06.05.2007
"33 Évanouissements : Le Jubilé , L'Ours , La Demande en mariage", de Anton Tchekhov, d'après la création de Vsevolod Meyerhold, dans une mise en scène de Pierre Hoden
«Je n’aime pas le théâtre, j’en ai vite assez, mais j’aime voir des vaudevilles!» Pour le docteur Tchekhov, qui voit défiler dans son cabinet toute la misère du monde, il faut rire! Rire, coûte que coûte, non des souffrances qu’endurent ses contemporains mais de leur inaptitude à changer la vie. Les âmes malheureuses et les corps oisifs peuvent entrer au magasin des accessoires comiques. Reste une vieille société russe finissante et de très joyeuses perspectives !
À Moscou, en 1935, le metteur en scène Vsevolod Meyerhold, crée trois «plaisanteries» en un acte de son ami Tchekhov. Avec ses comédiens, il découvre que les personnages entrent constamment dans un état de catalepsie qu’il nomme «évanouissement». Il en compte 14 dans Jubilé, 8 dans L’Ours et 11 dans La Demande en mariage, soit un total de 33 !
La fin du XIXe siècle et le «tournant du siècle» correspondent à un grand moment d'effervescence politique, sociale, intellectuelle et artistique. Cette période d'ouverture sur l'étranger et de croisements intenses entre les disciplines conduit le théâtre, en particulier en Russie, à remettre en cause le réalisme académique. Le symbolisme et le naturalisme incarneront ces nouvelles voies d'évolution. L'immense œuvre de Vsevolod Meyerhold prend naissance au cœur de cette crise, à cet embranchement, pour s'en éloigner et renouveler profondément les pratiques.
L'érudition, le brassage des traditions théâtrales, la violence des questions sociales qui les traverse, leur capacité à «brûler des questions» et à interroger l'essence du théâtre, frappent quand on étudie ces avant-gardes. C'est dans cette vigilance artistique et politique que Meyerhold s'est approprié trois farces de Tchekhov, Le Jubilé , L'Ours et La Demande en mariage, en 1935, sous le titre 33 Évanouissements . Loin du Tchekhov mélancolique connu de nos scènes, ces farces sont des satires sociales dont Meyerhold voulait obtenir «un rire à travers les larmes» et «à travers ce petit vaudeville, toute une mer d'associations». Travailler ainsi Tchekhov était affirmer l'appartenance de cet auteur à une veine fantastique russe où le grotesque et l'acuité politique ont leur part. D'où le désir de Pierre Hoden de monter ces trois farces avec le regard de ce géant du théâtre européen. Et dans l'ombre portée des décloisonnements que Meyerhold opéra dans le théâtre, le faire avec des amateurs, comme ce fut déjà le cas pour certains spectacles précédents, notamment Le Procès de Lucullus, présenté au Théâtre Gérard Philipe l'an dernier.
L'œuvre de Vsevolod Meyerhold couvre les quatre premières décennies du XX e siècle et croise les grandes dates de l'histoire russe. Exécuté par le pouvoir soviétique en 1940, son théâtre n'est redécouvert qu'à partir de la fin des années 1950.
Danseur et comédien de formation, Pierre Hoden a travaillé sous la direction de Jean-Louis Barrault, grâce à qui il a fait ses premières mises en scène. Il a créé sa compagnie, Les Affranchis, en 1994, avec laquelle il privilégie un travail de croisement des disciplines, danse, théâtre, musique, entre professionnels et amateurs.
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"33 Évanouissements : Le Jubilé , L'Ours et La Demande en mariage"
Nouvelle traduction : Catherine Hoden.
Mise en scène de Pierre Hoden, assisté de Marine Billon.
avec Nathalie Bernas, Lætitia Besson, Katell Borvon, Seda Dolbachian, Philippe Houriet, Pierre Hoden, Roger Souza et Paulina Enriquez, Anne Mourier.
Lumière : Jacques Rouveyrollis.
Peinture : Miloš Trifunovic.
Son : Antony Aubert.
Coproduction : Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis, Centre dramatique national, Compagnie Les Affranchis, avec le soutien du Conseil général de Seine-Saint-Denis.
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11.02.2007
"Tchekhov, pour le rire et le meilleur"
"La Demande en mariage, le Tragédien malgré lui, l’Ours", trois pièces en un acte d’Anton Tchekhov, mise en scène de Patrick Pineau, jusqu’au 4 février 2007 à la MC 93 de Bobigny, critique de Marie-José Sirach, L'Humanité, 15 janvier 2007.
Trois moments délicieux où le rire l’emporte sur la bêtise humaine. Patrick Pineau signe une mise en scène remarquable.
On ne se lasse pas de Tchekhov. Surtout quand la traduction est assurée par André Markowicz et Françoise Morvan.
Ici, le verbe est dépoussiéré, point de lourdeur sentencieuse. L’écriture de Tchekhov s’en trouve toute revi-gorée, débarrassée des scories et des stigmates habituels pour retrouver de sa verve et de sa puissance comique originelle, provocante, sensuelle et drôle à la fois. Quelle heureuse idée a eu donc Patrick Pineau de présenter trois courtes pièces, trois petites perles alertes, misogynes à souhait, incroyablement drôles et irrévérencieuses.
Quiproquos poussés jusqu’à leur paroxysme, faux-semblants et vraies mesquineries, Tchekhov a l’art de brosser un portrait étonnamment juste de ses contemporains russes, qu’ils soient petits propriétaires terriens aux abois et aux aguets ou petits fonctionnaires en période estivante. Ces trois courtes pièces ne s’embarrassent pas des codes du théâtre classique. Ici, pas de scène d’exposition. On entre dans le vif du sujet sans préambule, sans crier gare. C’est aux personnages d’exister par eux-mêmes, dans des confrontations qui virent à l’affrontement, chacun faisant preuve d’une mauvaise foi indécrottable. L’absurde est poussé jusque dans ces derniers retranchements. Là, jusqu’à la foire d’empoigne à propos des mérites comparés de deux chiens de race. Ailleurs, on se dispute un mauvais lopin de terre dont chacun revendique la propriété à défaut de l’usufruit. Plus loin, on s’apitoie sur son sort, décrivant par le menu les avatars d’une société oisive qui ne cesse de s’inventer des loisirs pour prouver son existence. Toute la mesquinerie d’une société en décomposition est là et, plutôt que de s’enfermer dans le tragique, Tchekhov choisit cette ironie mordante et salutaire qui repose sur la confrontation des personnages. Tous sont témoins et acteurs de cette Russie à la croisée des chemins où l’on s’accroche à des codes de bienséance, dérisoires et pathétiques à la fois.
Patrick Pineau et sa troupe, Hervé Braux, Laurence Cordier, Fabien Orcier, Gilles Arbona et Sylvie Orcier, tous formidables, s’en donnent à coeur joie. Leur jeu, d’une juste précision, d’une belle liberté dans le ton comme dans la forme, vous réconcilie avec le plaisir immédiat, physique et palpable du théâtre. Quelques chaises, une table, et un tableau posé sur deux panneaux que l’on trimballe au gré des mouvements des corps, rien ne vient court-circuiter le jeu des personnages sans cesse sur le qui-vive. Un siècle après, le théâtre de Tchekhov fait mouche, avec une impertinence qui sied à notre époque, peut-être aussi mal en point que la sienne. Il est curieux de constater combien son oeuvre produit un tel enchantement, combien chacun peut s’identifier à un ou plusieurs de ses personnages qui finissent par être nos propres contemporains. Sur le plateau, le bonheur des acteurs est si criant qu’il en devient contagieux. On ne s’en plaint pas, on en redemande !
Marie-José Sirach
© Journal l'Humanité
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« La Demande en mariage..., Folie et fantaisie de Tchekhov"
par Marion THEBAUD, Le Figaro, mercredi 17 janvier 2007
« La brièveté est soeur du talent », écrivait Tchekhov. On sait que cet auteur a écrit de courtes pièces : La demande en mariage, la plus célèbre, mais également, Le tragédien malgré lui, une irrésistible fantaisie inspirée par des scènes de vie d’estivants, enfin, L’Ours, un vaudeville en miniature. Patrick Pineau, qui signe ce spectacle, a eu raison de réunir ces trois textes donnant à entendre la fantaisie d’un auteur qui décrypte l’âme humaine avec une irrésistible perspicacité. Il s’agit de rire de la sottise, de la cupidité, de la colère, bref des maux majeurs de l’homme. Deux chaises, deux panneaux coulissants, un bureau de quatre sous, tout est dit. L’arène est posée. Les comédiens peuvent faire flamber les situations.
D’entrée, Hervé Briaux sonne la charge. OEil réjoui, lippe gourmande, il campe d’un trait ferme le propriétaire terrien alcoolique et grotesque de La demande en mariage, prêt à marier sa fille à qui voudra d’elle. Tout irait pour le mieux sans l’obstination tatillonne de la fille, que Laurence Cordier défend avec pugnacité. Fabien Orcier fait ce qu’il peut dans le rôle du voisin qui s’inquiète de voir le caractère opiniâtre de sa future fiancée. Le morceau de bravoure est entre les mains de Patrick Pineau qui impose une fois encore sa présence physique. C’est une force de la nature, une machine à broyer l’ennui. Il est irrésistible dans le rôle d’un pauvre diable d’estivant chargé de toutes les corvées. On finit sur un duo pimenté : Sylvie Orcier, fine mouche, retourne un propriétaire terrien fort en gueule qu’Hervé Briaux campe avec humour. On rit de bon coeur.
Maison de la culture de Bobigny : 1, bd Lénine, 93000 Bobigny. Dates : mardi au samedi à 19 heures, dimanche à 15 h 30, jusqu’au 4 fév 2007. Durée : 1 h 20.
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