11.02.2007

Une analyse d'Oncle Vania

Une analyse d'Oncle Vania

"Oncle Vania : faire de l'ennui du grand art"

critique de Sylvie St-Jacques, La Presse, Canada, 30 octobre 2006

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Dépeindre avec élégance (et même une certaine légèreté) l’ennui, la solitude, le manque d’amour, c’est tout un pari. On peut féliciter Yves Desgagnés et sa bande pour cette «mission accomplie». Oncle Vania, premier Tchekhov de la saison de la «troupe» d’Yves Desgagnés (le second, La Mouette, tiendra l’affiche du TNM à l’hiver 2007), est une oeuvre tout en demi-teintes qui exprime la tragédie de l’humanité. On rit, on est ému et on s’incline devant la grande beauté de ce spectacle très achevé, qui bénéficie d’un immense concentré de talent.

C’est d’abord la musique de Catherine Gadouas qui nous touche au coeur. Un air nostalgique, récurrent, qui marque les changements de scènes et accompagne les mouvements fluides des comédiens. Soulignons d’ailleurs la précision chorégraphique des allées et venues sur scène, qui témoigne de la cohésion de la pièce. Il est simplement jouissif d’observer les comédiens investir l’espace avec une telle harmonie, un tel naturel. Certains d’entre eux, comme Maxim Gaudette ou Roger La Rue, sont mémorables, malgré le fait qu’ils jouent des rôles mineurs (pour ne pas dire muets). Et que dire de la très belle Kathleen Fortin, qui, tel un mirage, veille sur le sort des personnages avec sa présence enveloppante et, surtout, ses chants saisissants?

D’ailleurs, la scène ressemble parfois à un tableau impressionniste avec ses grands panneaux aux teintes ocre et les feuilles mortes qui parsèment le sol. Mais revenons à l’essentiel, à cette pathétique bande qui partage une maison de campagne : Sonia (Catherine Trudeau), Eléna (Maude Guérin), Astrov (Henri Chassé), Sérébriakov (Gérard Poirier), Teleguine (Jean-Pierre Chartrand) et, bien entendu, Ivan Voïnitzki ou oncle Vania (Michel Dumont). Il est toujours question de leur quête brisée de bonheur. Vaillante mais d’un physique ingrat, Sonia souffre de ne pas être aimée. Courageuse, elle affirme néanmoins qu’il faut vivre et endurer.
Catherine Trudeau, comédienne à la voix claire et perçante, campe avec vigueur ce personnage volontaire malgré sa désillusion précoce. La belle Eléna, qui suscite la jalousie des unes et le désir des autres, est rendue par une Maude Guérin luxurieuse. Mariée à un vieil homme un peu gâteux, elle est incapable d’être autre chose qu’une belle oisive et de se laisser aller à vivre son amour pour Astrov. Ce dernier est un visionnaire qui parle du rapport de l’homme avec l’environnement avec les mêmes mots que Richard Desjardins. Jean-Pierre Chartrand donne à Teleguine, personnage de persécuté sans défense, une couleur à la fois pitoyable et sympathique.

Acteur magistral à la voix pénétrante, Michel Dumont est bouleversant dans le rôle de cet oncle Vania qui arrive au soir de sa vie sans sagesse avec le profond sentiment d’avoir perdu son existence. Amoureux d’Eléna, en deuil de sa jeunesse et dépendant de la morphine, il passe de la dérision au désespoir avec une humanité terrible.

D’une actualité étonnante

La première partie de ce spectacle de deux heures et demie est parfois très drôle. Les personnages déclarent des choses effrayantes sur un ton presque badin. Par contre, on plonge réellement dans le spleen après l’entracte. C’est à ce moment que chacun regarde avec lucidité son sombre destin. Le constat n’a rien de réjouissant et l’intrigue frôle la catastrophe avant de prendre la voie de la résignation.

Astrov fait souvent référence à l’avenir. Il se demande si, dans 100 ans, les humains seront mieux disposés au bonheur. Les générations futures prendront-elles mieux soin les unes des autres? Veilleront-elles sur les arbres, sur la nature? Un siècle a passé depuis la première mise en scène d’Oncle Vania, et la question saute à la figure. Nos forêts agonisent. Les personnes vieillissantes ont toujours soif de jeunesse éternelle, et la chirurgie esthétique leur promet mer et monde. La vodka, le thé et la morphine qui anesthésient le mal ont été remplacés par les antidépresseurs.

Mais comme le dit sagement la jeune Sonia, il faut endurer. Et travailler, pour ne pas être happé par l’angoisse de l’inaction. Au diable la société des loisirs...
C’est un peu cliché à dire, mais il est foudroyant de constater à quel point Tchekhov dépeint des archétypes très près de la réalité des années 2000.

Étrangement, cela a quelque chose non pas de déprimant, mais de très apaisant. Malgré nos tragédies existentielles respectives, on doit serrer les coudes et rire un bon coup, pour survivre à l’absurdité de l’existence. Et pour les hivers trop longs, il y aura toujours la vodka...

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Oncle Vania, d’Anton Tchekhov, mise en scène d’Yves Desgagnés, jusqu’au 2 décembre 2006 au théâtre Jean-Duceppe.

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