11.02.2007

"Actes de Tchekhov, Acteurs en liberté... surveillée", de Daniel Mesguich

au Théâtre National de Nice, par Stéphane Bugat, Webthea, le jeudi 12 mai 2005

medium_arton659.jpgUne des premières choses que Daniel Benoin ait faite, en s’installant à la tête du Théâtre National de Nice, c’est d’engager plusieurs comédiens à demeure. Pour recréer un véritable esprit de troupe. Un vrai privilège dans le théâtre français où la plupart des compagnies ne sont en fait que des structures administratives qui reconstituent leur équipe artistique, projet après projet. Mais Daniel Benoin, metteur en scène et animateur de troupe, n’est pas égoïste. Plusieurs fois par an, il convie d’autres excellents confrères à profiter des moyens et des talents dont il dispose. Après Alfredo Arias, voici donc Daniel Mesguich, Niçois d’adoption. Benoin et Mesguich sont deux compagnons de la première heure, même s’ils ont évolué dans des univers théâtraux somme toute assez différents. Pour la circonstance, Mesguich, qui ne proteste pas quand on le présente comme un shakespearien averti, a choisi de plonger dans l’œuvre d’un auteur certes marquant, en tout cas l’un de ceux qui sont le plus souvent montés dans nos contrées, mais bien différent : Anton Tchekhov. Il a également annoncé, en prime, une intention supplémentaire louable : installer vraiment les comédiens au centre du jeu. C’est la raison pour laquelle ce n’est pas une pièce de Tchekhov qu’il a retenue, mais une série de scènes ou même d’extraits, choisis parce qu’ils correspondent à ses yeux à la personnalité de ses interprètes du moment.

Marquer l’œuvre de son empreinte


Pour cela, il a donc pioché dans Platonov, Ivanov, L’Ours, Oncle Vania, La Mouette, La Demande en mariage, l’ouverture se faisant avec un texte succulent, bien que plus atypique, Les Méfaits du tabac. Les errances et les souvenirs d’un vieil acteur, accompagné par son souffleur, sont censés faire le lien entre ces fragments. L’entreprise est sympathique et intéressante. Pourtant, on constate assez rapidement que le procédé n’est pas sans risque : on n’est pas loin de l’exercice de style un peu vain et on n’échappe pas à certains effets répétitifs. Surtout, il est évident que le metteur en scène s’est progressivement éloigné de ses intentions originelles, au fur et à mesure de son travail de préparation, ne résistant pas à ce qui, aux yeux de tant de metteurs en scène est une nécessité vitale : marquer l’œuvre de son empreinte. Cela ne se traduit pas ici, comme fréquemment chez Daniel Mesguich, par des tics de scénographie ou par une certaine emphase lyrique dans la direction d’acteurs. Sa marque se retrouve plutôt dans sa volonté de tirer l’œuvre de Tchekhov vers le comique, fut-il grinçant, un parti pris qui à l’évidence ne nous est pas familier et qui à dire vrai ne nous paraît pas incontestable.

Le plaisir de jouer des comédiens

D’autant que Mesguich fait preuve, à cet égard, d’une insistance parfois lassante, en tout cas aux antipodes de ce que l’on devrait d’abord retenir de ce spectacle : la légèreté et surtout le plaisir de jouer des comédiens, virevoltant de scène en scène, déplaçant eux-mêmes les rares éléments de décor, passant d’un personnage à l’autre, d’une situation à l’autre, avec une allégresse joyeuse qui n’interdit évidemment pas l’indispensable concentration. Ils méritent ainsi d’être chaleureusement applaudis, même s’ils ne sont pas tous et tout le temps irréprochables, cédant parfois à l’approximation ou au cabotinage. Bref, si Daniel Mesguich acceptait d’alléger et d’abréger l’ensemble, autrement dit de revenir à ce qu’il annonce, s’il faisait vraiment confiance à ses comédiens et s’en tenait à ce que racontent effectivement les textes, il tiendrait là un spectacle tout ce qu’il y a de plus recommandable.

Actes de Tchekhov, d’après différents écrits d’Anton Tchekhov, mise en scène : Daniel Mesguich, décor : Jean-Pierre Laporte, costumes : Dominique Louis, Patrock Meeus, assistante à la mise en scène : Emmanuelle Duverger. Avec Linda Blanchet, Paul Chariéras, Paulo Correia, Matthieu Cruciani, Sophie Duez, Florent Ferrier et Sarah Mesguich. Théâtre National de Nice, du 29 avril au 14 mai 2005.

Photo : Fraicher / Mathey

Les 85 ans d'Otomar Krejca

par Jaroslava Gissubelova, Radio Prague, 21 novembre 2006.

medium_krejca_otomar.jpgLe metteur en scène Otomar Krejca, l'une des figures les plus réputées du théâtre tchèque, fondateur d'une scène d'avant-garde à Prague dans les années soixante, interdit dans son pays par les autorités communistes, auteur de 42 mises en scènes jouées dans 8 pays du monde, francophone et francophile, professeur à la DAMU, fête le 23 novembre ses 85 ans.

Né en 1921, Otomar Krejca est la légende vivante du théâtre tchèque. Au début des années cinquante, il brille sur les scènes comme Othello ou Don Juan, et aussi à l'écran, dans des rôles devenus immortels. Depuis 1956, il dirige la troupe dramatique du Théâtre national. Après le départ de son ami, le dramaturge Karel Kraus, il quitte lui-aussi la première scène du pays pour fonder son propre théâtre qui s'appelle Za Branou - Derrière la porte.

Karel Kraus, son co-fondateur, s'en souvient : « Les grands théâtres ressemblaient plutôt à des usines, il a été très difficile pour nous d'y mettre en place nos propres projets. Donc après avoir fait cette expérience au Théâtre national, nous nous sommes décidés à fonder un théâtre qui répondrait à nos goûts et intentions, à notre vision du théâtre, c'était assez téméraire, peut-être...»

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Photo du Théâtre Za Branou au palais Adria.

Au théâtre Za Branou situé au palais Adria, en plein centre de Prague, Krejca peut enfin donner un espace aux mises en scène de pièces tchèques contemporaines et à celles de ses auteurs classiques préférés : Tchekhov, Musset, Nestroy, Sophocle qui vont influencer plus d'une génération de spectateurs et passent pour des chefs-d'oeuvre encore aujourd'hui. En tant que centre de culture indépendante, le théâtre est une épine dans le pied des autorités. D'autant qu'en 1968, Krejca est parmi les premiers signataires de la pétition des 2000 mots et proteste ouvertement contre l'occupation soviétique.

Le régime normalisateur liquide non seulement son théâtre, mais s'en prend également à lui personnellement. Otomar Krejca est interdit dans son pays. Invité à travailler à l'étranger, il est, entre autres, directeur du théâtre de Düsseldorf, et collabore avec plusieurs scènes en France, en Belgique, en Autriche, en Grande-Bretagne, en Suède. Après la chute du régime, il renouvelle son théâtre Za Branou II, mais la critique l'accepte avec embarras. Après des problèmes de financement, il le ferme, définitivement. Une certaine amertume, sinon scepticisme, persiste.

Karel Kraus explique: « Je crois vraiment qu'avec la fermeture du théâtre Derrière la porte, en 1972, une certaine époque s'est terminée. Après, le théâtre est devenu quelque chose d'autre. »

Pour son courage artistique et ses qualités de metteur en scène, Otomar Krejca s'est vu décerner plusieurs distinctions : en 2001, le prix Thalie pour l'ensemble de son oeuvre et, un an plus tard, le doctorat honorifique de l'Académie des beaux arts. Ce mardi, à l'occasion de son 85e anniversaire, Vaclav Klaus lui a attribué une plaque du président de la République en signe de reconnaissance de ses mérites pour le théâtre.

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