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06.05.2007

"Les trois soeurs" de Stéphane Braunschweig

medium_SB.jpgAprès La Cerisaie en 1992, puis la Mouette en 2001, Stéphane Braunschweig vient de mettre en scène « Les Trois sœurs » d'Anton Tchékhov, une création du Théâtre National de Strasbourg (TNS), qui était à l'affiche jusqu'au 12 avril 2007, actuellement en tournée au TNP à Villeurbanne du 19 au 27 avril, puis au Centre dramatique de Lorraine à Thionville les 10 et 11 mai, et au Théâtre de la Colline à Paris du 22 mai au 23 juin 2007.

Le directeur du TNS ne se proposait pas de reconstituer la forme naturaliste présentée lors de la création de cette avant dernière pièce de Tchékhov, par Constantin Stanislavski, au Théâtre d’Art de Moscou en 1901, ou celle plus récente de Peter Stein en 1988. Animé par le désir de faire surgir de nouvelles approches, il a préféré révéler la signification moderne du texte, à travers l’exploration de ses sens cachés. Mais il s’évertue aussi, dans le même temps, par fidélité à un auteur qu’il juge essentiel, à respecter parfaitement l’intégrité d’une œuvre reflétant sur certains points la couleur d’une époque disparue, et la plupart des didascalies, comme s’il s’agissait d’une partition de musique.

A la recherche des évocations modernes d’une ancienne partition de musique

La scénographie lui a offert la possibilité d’osciller entre ces deux exigences contradictoires. Le décor abstrait de la Mouette, qu’il avait conçu en 2001, fait ici place à la juxtaposition d’éléments classiques et modernes, soigneusement partagés grâce à des jeux d’ombres et surtout de lumières.
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Photo : au début du premier acte… © Elisabeth Carecchio

On sait que l’histoire se déroule en quatre tableaux, sur quelques brèves années. D’abord une salle à manger russe début de siècle d’une maison bourgeoise de province, éclairée par le soleil de midi, laquelle constitue un second espace de jeu, par delà l’immensité d’un avant-plan presque vide et blanc. La scène s’épure et s’assombrit ensuite sous la neige au dehors, en conservant ces deux éléments, inversés. Avant de se restreindre au cœur d’une nuit d’incendie, sous la forme d’une chambre à deux lits. Et de réapparaître, en tous ces éléments, comme une mosaïque démultipliant les séquences, qui serait chère au cinéaste Cédric Klapisch.

Sans crainte d’anachronismes, Stéphane Braunschweig accentue cette dualité classique et moderne en jouant avec les costumes des personnages. Les militaires conservent leurs uniformes vert olive et leurs galons dorés de l’armée tsariste tout au long de la pièce. Tandis que les trois jeunes sœurs abandonnent progressivement, dès le deuxième acte, leurs belles robes longues de la mode belle époque, pour revêtir des jupes, des pantalons, des chaussures et des bottes d’aujourd’hui. Ces parures se font écho grâce à une relative permanence des couleurs, le blanc, le bleu et le noir : une photo du dernier acte ci-après...

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La force d’une distribution portant la marque de l’école du Théâtre National de Strasbourg (TNS)

Ces différents niveaux de représentation accentuent la profondeur et la philosophie du texte et imposent une attention soutenue aux spectateurs. Mais la magie et les couleurs suscitées par l’extrême élégance du jeu des acteurs rendent cet effort et ce voyage particulièrement agréable. Tous mériteraient d’être cités, tant ils paraissent si justes : la vieille nourrice Anfissa (Hélène Schwaller) et le gardin Séraponte, presque sourd (Jean-Pierre Bagot), seuls représentants de la classe populaire, les cinq militaires, le commandant de batterie Verchinine (Laurent Manzoni) et le vieux médecin Tcheboutykine surtout (Gilles David, prodigieux, qui avait joué un autre rôle dans cette même pièce au festival d’Avignon en 1988, mise en scène par Maurice Bénichou), Andreï, le frère finalement méprisé (Sharif Andoura), Natacha devenue son épouse (Maud le Grévellec, déjà remarquée lorsqu’elle jouait Nina dans La Mouette, et qui révèle également ici, ponctuellement, ses talents de pianiste), et puis le professeur de Lycée (Thierry Paret). Cette mini société un peu particulière gravite autour de la constellation des trois sœurs, unies par des liens indissolubles, et pourtant si différentes : Olga, Bénédicte Cérutti, solitaire et contradictoire, aux longs cheveux auburn et au timbre de voix si profond, Macha, Pauline Lorillard, la brune, s’éloignant de son mari, mélange de douceur et de dureté, et Irina enfin, Cécile Coustillac, la blonde, si jeune, si fragile et si forte, femme encore proche de l’enfance, dont on perçoit l’évolution, comme directement surgie de l’imaginaire de Tchékhov.

La musique et le parcours implacable de l’histoire des trois premiers actes s’accélère dans la confusion, comme notre monde, au quatrième. Des évènements de dernière minute, trop rapides, associent ces militaires qui vont partir et tous ceux qui restent. En choisissant de faire tomber le rideau noir de la scène devant les trois sœurs, jamais montrées si proches, juste avant les dernières notes, Stéphane Braunschweig recentre brutalement les spectateurs un peu perdus. Et les formules impersonnelles et intemporelles de Tchékhov se mettent à vibrer dans le silence, comme s’il s’agissait de mots d’aujourd’hui.

Le charme et la poésie pour adoucir la noirceur d’une réalité indépassable

medium_chehov_ap.jpgLes trois sœurs rêvent à ce Moscou d’où elles viennent, surtout Irina, la plus jeune. Mais elles n’y retourneront jamais. Ce moment mythique s’est irrémédiablement effacé de leur réalité. Pourquoi, alors qu’elles sont encore si jeunes ? Le sentiment que le temps des jours heureux est passé et ne peut revenir peut-il s’imposer lorsque l’on a 20 ou 30 ans, la grâce et tout l’avenir devant soit ? En faisant jouer de toutes jeunes femmes qui ont l’âge de ces rôles, Stéphane Braunschweig renforce avec une acuité toute singulière l’angoisse effleurée par Tchékhov (photo). Ne pouvoir y retourner, c’est révéler leur incapacité à revivre. Vivre, c’est savoir s’extraire de l’univers dans lequel on s’est psychologiquement enfermé. Se faire violence à en sortir, sans s’illusionner, tout en sachant que le temps, inexorablement, chasse les virtualités du passé, restreint sans cesse le champ des possibles, et nous rapproche de ce rendez-vous que nous avons tous avec la mort.

L’écriture très subtile de Tchékhov, mise en lumière par cette mise en scène à plusieurs registres, nous confronte à la froideur de ces certitudes indépassables. En les mélangeant aux sonorités protéiformes de sa poésie des mots et au charme des couleurs dessinées par chacune des jeunes actrices de Braunschweig, le metteur en scène nous plonge dans une alchimie insaisissable. Comme s’il ne restait que la réalité virtuelle de l’art pour nous aider à transfigurer et adoucir la vie.

Bernard Even

Article mis en ligne par le site rue-du-theatre le 2 avril 2007.

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Stéphane BRAUNSCHWEIG a dévoilé quelques aspects de cette nouvelle mise en scène et de ses conceptions sur cet auteur, dans le cadre d’une conférence de presse organisée le 20 février 2007, alors que les répétitions de la pièce, à l’affiche du Théâtre National de Strasbourg (TNS) depuis le 10 mars 2007, n'étaient pas encore totalement achevées.

Il précise que si Ibsen (Brand, en 2005) l’a ouvert sur Pirandello (Vêtir ceux qui sont nus, en 2006), ce choix des Trois sœurs n’est pas immédiatement lié à sa dernière création. Anton Tchékhov, l'auteur de cette pièce, revient fréquemment dans son parcours. Il rappelle qu’il a mis en scène la Cerisaie en 1992 (Orléans, Gennevilliers / Festival d’automne, puis tournées en France et à Moscou), un spectacle très important pour lui rappelle-t-il, « Plaisanterie en un acte » en 2000, et la Mouette, en 2001 (au TNS). Ses conceptions sur cet auteur évoluent : « Je le laisse, et puis j’ai besoin d’y revenir. C’est un auteur qui m’accompagne, dont je me sens proche. »

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L’expression d’un profond désir de distribution…

Stéphane BRAUNSCHWEIG estime qu’il faut disposer des bons acteurs pour monter Tchékhov. Il se souvient que La Mouette, c’était particulièrement juste avec Maud Le Grévellec. Et le choix des Trois sœurs est également lié à un désir de distribution : pour faire jouer ensemble Bénédicte Cérutti (Olga), Cécile Coustillac (Irina), et Pauline Lorillard (Macha).

Avec ces toutes jeunes femmes, on privilégie une vision différente de l’approche traditionnelle. Cette pièce difficile est en effet souvent mise en scène avec des actrices d’expérience, qui sont au milieu de leur vie, trop âgées pour les rôles. On déplace ainsi la problématique, le sens voulu par Tchékhov, qui indique pourtant que ce sont de toutes jeunes femmes. Olga a 28 ans ; à l’époque de la rédaction de la pièce, en 1901, sa possibilité de se marier est déjà passée. Mais ses deux sœurs n’ont quant à elles que 19 et 20 ans au début de l’histoire. Cinq ans plus tard, à la fin, ce n’est d’ailleurs pas évident de le savoir, Irina et Macha ont 25 ou 26 ans. Elles ont la vie devant elles, et s’inquiètent de leur avenir. Cette pièce permet de parler de cette jeunesse et de faire écho avec celle d’aujourd’hui.

Essayer de parler de notre présent à travers celui de Tchékhov

La Mouette ou la Cerisaie recèlent une dimension métaphorique et allégorique, immédiatement transposable dans le présent. La Mouette, par exemple, présente un rapport de sublimation avec l’art, qui se retrouve aisément de nos jours. Et Stéphane BRAUNSCHWEIG précise qu’il ne s’est donc pas posé la question de la contemporanéité lorsqu’il a monté cette pièce. Avec le texte des Trois sœurs, plus romanesque, plus en prise avec son temps, il reconnaît qu’il a eu plus de mal à trouver la dimension métaphorique. La tonalité de l’époque y est très présente : l’un des personnages, Verchinine, déclare que la vie sera meilleure dans 200 ou 300 ans. Cela serait difficile à dire aujourd’hui observe le metteur en scène.

Stéphane BRAUNSCHWEIG a voulu travailler sur cet écart à travers la scénographie. Au début de la pièce tous les personnages sont en costume d’époque, comme si l’on jouait en 1901. C’est alors une pièce d’actualité. Tchékhov ne raconte pas le passé. Il a toujours la volonté d’écrire sur son présent, comme lorsqu’il décrivait la vie des prisonniers de l’île de Sakhaline. Mais très vite, la scène est envahie par des costumes d’aujourd’hui, et petit à petit, la pièce devient de plus en plus contemporaine. Les paroles restent marquées par leur temps, certes. Il faut que le spectateur puisse travailler sur ces écarts d’époque.

En 1901, en Russie, on sent que cela ne va pas, que le monde ne va pas continuer ainsi. La société aristocratique se délite : nous ne pourrons plus continuer à vivre de nos rentes, dit-on. D’ailleurs, quatre ans plus tard, c’est la première révolution de 1905… Il faut que quelque chose change. Mais on ne sait pas trop comment, ni vers quelle direction ? C’est un monde sur lequel pèse la nécessité du changement, et une incertitude sur ce que ce changement peut être. Et tout cela suscite une angoisse et une frustration. Actuellement aussi, on se dit parfois que le monde ne peut pas continuer comme cela.

C’est avec cette ambiance qu’il faut regarder les personnages. On dit fréquemment que Tchékhov ne les juge pas. Mais il y a un malentendu avec cette affirmation. Tchékhov n’excuse jamais personne et ose montrer la petitesse, la mesquinerie, l’égoïsme. Il est très dur avec son temps, avec l’intelligentsia. Si vous voulez que l’homme devienne meilleur, commencez par lui dire comment il est. Le théâtre, la littérature permettent de le faire progresser. L’objectivité de Tchékhov n’est pas compassionnelle. Il n’y a pas que de la sentimentalité en lui. Il faut pouvoir rire, se moquer. Tchékhov n’est pas un tendre, même s’il y a aussi parfois, souvent, de la tendresse en lui. Ce sont ses propres contradictions, ses questionnements sur lui même, qu’il met en scène. Il ne faut pas décrédibiliser la parole des personnages sous prétexte qu’ils sont médiocres.

Tchékhov met beaucoup de lui même dans ses textes. Il se reproche sa paresse, un paradoxe lorsque l’on sait qu’il travaillait beaucoup, tout le temps. Il est torturé par des questions, par des scrupules. Il est faux de considérer que Tchékhov s’allanguit avec ses personnages de théâtre. Il écrit dans le même temps des nouvelles. Peu de gens les lisent. C’est dommage. On voit dans ces récits qu’il ne s’intéresse pas uniquement à l’intelligentsia, mais également aux gens du peuple.

Une scénographie plus réaliste que dans celle de La Mouette


Dans La Mouette, la scénographie était assez abstraite : des panneaux blancs, des escaliers, un contraste entre les costumes et le décor, et des meubles dans le dernier acte. Dans les Trois sœurs, il y a beaucoup plus d’éléments réalistes. Nous avons reconstitué une salle à manger, avec une verrière, au sein d’un dispositif abstrait. C’est comme si l’on jouait dans un musée, pour tendre le réalisme d’époque et le vide contemporain. Mais Stéphane BRAUNSCHWEIG refuse de tout expliquer et ajoute, de manière un peu énigmatique, qu’il y a aussi des surprises…

Très peu de sons, et de la musique uniquement lorsque Tchékhov en demande

Il y avait beaucoup de musique dans la mise en scène de la Cerisaie, à travers la présence d’un musicien sur scène. Stéphane BRAUNSCHWEIG se rappelle qu’il n’y en avait pas du tout dans La Mouette. Et il insiste sur le fait qu’il y a très peu de sons dans Les trois soeurs. Car la musique a toujours tendance à remplir quelque chose. Or avec Tchékhov les personnages sont souvent au bord du vide. Et il ne faut pas avoir peur de ce vide, c’est à dire du silence. Il faut se rappeler que Tchékhov critiquait les bruitages que voulait introduire Stanislavski.

Stéphane BRAUNSCHWEIG précise qu’il a pris la pièce comme une partition de musique, en respectant le plus possible toutes les indications qui lui étaient données par le texte. Il n’a donc mis que ce qui est nécessaire, lorsque Tchékhov le demande, la sonnerie d’une pendule, et quelques rares musiques, au début du 2e acte, avec cet accordéon au dehors, et à la fin de la pièce, cette marche militaire du régiment qui s’en va…

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Les Trois Soeurs, d'Anton Tchekhov,
Traduit du russe par André Markowicz et Françoise Morvan.

Mise en scène et scénographie : Stéphane Braunschweig
Costumes : Thibault Vancraenenbroeck
Lumières : Marion Hewlett
Collaboration artistique : Anne-Françoise Benhamou
Son : Xavier Jacquot
Assistant(e) à la scénographie : Alexandre De Dardel
Assistant(e) à la mise en scène : Leslie Six

Avec : Sharif Andoura, Jean-Pierre Bagot, Bénédicte Cerutti, Cécile Coustillac, Gilles David, Maud Le Grévellec, Pauline Lorillard, Laurent Manzoni, Antoine Mathieu, Thierry Paret, Hélène Schwaller, Grégoire Tachnakian, Manuel Vallade

Au Théâtre national de Strasbourg, jusqu'au 12 avril (TNS - 1, avenue de la Marseillaise - Tél. : 03-88-24-88-24 - site internet), puis au TNP de Villeurbanne du 19 au 27 avril, au Centre dramatique de Lorraine à Thionville les 10 et 11 mai, et au Théâtre national de la Colline à Paris, du 22 mai au 23 juin 2007.